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Un voyage plus que merveilleux

Hemmy Côté

J'entendis un bruit sec qui m'extirpa de mes pensées. Déjà, le valet de ma mère accourait de la pièce du dessus.

— On cogne à la porte. C'est un jeune garçon, semble-t-il.

— Faites-le entrer, Henry.

Il sortit de la pièce et alla ouvrir. Je crus entendre un bref échange entre eux, mais n'en saisis pas le moindre mot. Henry était âgé d'une cinquantaine d'années. Fidèle serviteur, il me connaissait depuis mon tout jeune âge.

Cédant à ma curiosité naturelle, je me levai et me hâtai à l'entrée, espérant découvrir la raison de la visite de ce jeune homme à la voix étonnamment juvénile. Traversant de pièce, je ne pus retenir un soupir d'admiration; il était tout à fait charmant. Bien qu'il soit assis, je pouvais facilement évaluer sa taille et conclure qu'il n'était guère plus grand que moi. Son visage, aussi jeune que sa voix, trahissait une ou deux années par lesquelles il était mon cadet. Malgré ses habits de haute classe, il semblait peu habitué au luxe; son regard balayait chaque recoin de notre immense demeure, comme fasciné.

Des garçons, j'avais eu bien des occasions d'en voir. Seulement, aucun d'entre eux n'avait accroché mon regard à ce point. Celui-là avait quelque chose de différent, j'ignore pourquoi...

Quand il entendit mes pas se rapprocher de lui, il leva les yeux vers moi. De grands yeux foncés, étonnés. Lui tendant la main, je me présentai :

— Bonjour, je me nomme Azaey des Lauriers.

— Anayïs. Anayïs de Courchesnes.

— Pourrais-je connaître la raison de votre charmante venue?

— Pour être franc, je l'ignore un peu. On m'a dit de me présenter à une certaine Mereditha des Lauriers et qu'elle m'expliquerait.

— Elle ne devrait pas tarder à arriver, ma mère est partie hier soir à la ville pour une réception. Elle m'a dit qu'elle serait de retour cet après-midi, soit dans, tout au plus, quelques heures.

— Bien, je devrais pouvoir l'attendre alors.

Il sourit, il était encore plus beau ainsi. Une nouvelle lueur semblait danser dans ses yeux ou bien, était-ce moi qui divaguais...

— Cette visite paraît vous être de haute importance.

— En effet, ajouta-t-il l'air malaisé, ...pour tout vous dire, il s'agit d'un mariage; une bonne affaire qui, semble-t-il, profiterait à nos deux familles...

Le mariage, j'y avais pensé à maintes reprises et non sans angoisse. Dernière d'une famille volumineuse, il ne restait plus que moi à la maison familiale avec ma vieille mère et notre bon domestique, mes frères et sœurs étant tous déjà mariés. Si souvent, je les avais entendus parler du  «Grand Amour » sans jamais vraiment saisir ce dont ils parlaient. Pourtant, aussitôt que je l'avais aperçu, ce jeune Anayïs de Courchesnes, j'avais ressenti un élan d'affection comme une bouffée de chaleur. Et si c'était cela, l'« Amour »?

Je me réjouissais d'avance à la folle idée que cela puisse être lui qui soit choisi pour être mon futur époux.

Deux heures s'étaient écoulées depuis son arrivée, desquelles nous avions profité pour faire plus ample connaissance. C'était un garçon brillant qui semblait posséder un grand savoir malgré son jeune âge. Je m'efforçais de ne pas m'attacher trop facilementà lui, mais plus j'en apprenais sur son compte, plus j'avais envie de le connaître. C'est pourquoi je ressentis une vague de déception, en quelque sorte, m'envahir quand j'entendis le bruit des sabots foulant le sol et le frottement des roues de la calèche de ma mère. En entrant, elle parut quelque peu surprise lorsqu'elle aperçut notre invité, mais, quand je les présentai, elle sembla comprendre et l'entraîna dans son bureau pour « parler affaires » comme elle disait. De toute évidence, je n'étais pas admise à cette discussion.

Les secondes passèrent, les minutes également, puis une heure... Le temps s'étirait. Pourtant, aucun mouvement ne me parvenait depuis la petite pièce close. Quand enfin la porte s'ouvrit, je me précipitai presque dessus. Je m'arrêtai net en le voyant, il était différent; son expression avait changé. Les yeux rougis, il avait l'air de s'efforcer de retenir ses larmes. Il n'avait plus aucune assurance, regardait au sol et semblait avoir perdu toute joie de vivre. Ma mère sortit derrière lui, déclarant froidement, d'un ton cassant :

— Bon, j'ai à faire. Occupe-toi bien de lui Azaey, il doit être en état pour le mariage.

Puis elle sortit de la maison. Je restai là quelques secondes sans bouger, sans comprendre, touchée par les expressions opposées de Mereditha et d'Anayïs. Elle, si distante, si détachée. Lui, luttant contre l'émotion de toutes ses forces, si ébranlé, désemparé. Je m'approchai doucement.

— Qu'est-ce qui ne va pas? Que s'est-il passé?

— C'est...compliqué...

— Je... je ne comprends pas. Je vous en prie, Anayïs, expliquez-moi.

Je ne supportais pas de le voir pleurer, de le voir malheureux; c'était atroce. Je faillis céder au désespoir, mais je me ressaisis. Je devais prendre soin de lui. Délicatement, j'effleurai son bras du bout des doigts. J'en ressentis comme un picotement; c'était la première fois que je le touchais. Il frissonna. Je réussis à articuler :

— S'il vous plaît...dites quelque chose. Que vous a-t-elle dit? ... Que vous a dit Mereditha?

Sans rien dire, il ferma les yeux et, à la manière d'un garçonnet, se blottit dans mes bras, sanglotant. Je le serrai contre moi, faisant de mon mieux pour le consoler. Après quelques minutes, il balbutia :

— Votre mère... je vous avais parlé d'une affaire de mariage. C'en est une effectivement...mais seulement...pas vraiment comme je l'entendais.

Tandis qu'il parlait, toujours sans cesser de pleurer, je l'emmenai vers le divan.

— Elle... elle veut m'épouser...

— Quoi! Mais elle n'a pas le droit!

— Il paraît que si,pourtant... Le mariage est planifié et doit avoir lieu la semaine prochaine. En attendant, je dois demeurer avec vous, ici...

Je n'avais plus de mots, je n'en croyais pas mes oreilles. Ma mère, une femme d'âge mûr, oserait épouser un garçon plus jeune que moi. C'était scandaleux, une honte! Mon premier amour... Je voulus mon ton ferme :

— Ne vous en faites pas, nous allons empêcher ce mariage.

Un léger cognement m'éveilla. Je me levai pour ouvrir la porte de ma chambre, me demandant qui pouvait bien y venir en pleine nuit. Je sursautai; dans l'embrasure se tenait le jeune fiancé de ma mère.

— Désolé... je n'arrivais pas à dormir..., s'excusa-t-il.

— Entrez vite. S'il fallait qu'on nous prenne dans la même chambre durant la nuit, on nous mettrait bien à mort.

Je refermai la porte, l'entraînant à mon lit.

— Excusez-moi, vous ai-je réveillée?

— Oui, mais peu importe, je ne dors plus.

J'esquissai un sourire.

— Et si nous cherchions des solutions? Ne dit-on pas que la nuit porte conseil?

— Bonne idée, ainsi on ne nous soupçonnera pas.

— Il ne faudra pas parler fort cependant.

— Avez-vous des suggestions?

— Hélas non, et vous?

— Nous pourrions prendre la fuite vers un pays lointain.

— Il est vrai que nous possédons beaucoup de richesses, mais un voyage de telle ampleur nécessite de la préparation et je crains que l'échéance ne soit largement dépassée avant que nous n'ayons le temps de partir...

Nous restâmes silencieux un moment, puis il me vint, comme une illumination ingénieuse, le plan parfait. Cela devait se voir sur mon visage, car il me regardait avec curiosité.

— J'ai une idée. Peut-être la trouverez-vous un peu farfelue...

— Dites toujours.

— Je paraîtrai probablement idiote de croire encore à ces fables pour enfants, mais que diriez-vous si je vous proposais...un voyage dans le temps?

— Mais... c'est impossible...

— Peut-être bien, soupirais-je, mais je crois que nous devrions essayer tout de même. Juste au cas où cela fonctionnerait.

— Vous avez raison.

Je lui expliquai alors que je m'étais un jour liée d'amitié avec un étrange savant qui m'avait fait part de ses réflexions et légué toutes ses conclusions en un volumineux ouvrage que je conservais dans ma bibliothèque. Je ne l'avais jamais lu en entier, seulement quelques extraits que j'avais trouvés fort intéressants. Je cherchai peu de temps avant de découvrir l'énorme recueil aux couleurs sombres. Je soufflai dessus pour le dégager de la poussière qui s'y était accumulée au fil des mois. Nous nous approchâmes de la fenêtre pour parvenir à lire l'écriture à la lueur de la pleine lune. Voici ce que disait le livre :

« Il y a trois conditions au voyage dans le temps, le lieu doit être :

    • Stratégiquement représentatif
    • Ironique
    • À proximité

De plus, le voyage doit être scellé d'un acte aussi représentatif. »

Anayïs leva vers moi un regard ahuri.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Je crois, selon ce qu'il m'avait brièvement expliqué, que cela veut dire que l'endroit de départ, par son utilité, doit représenter le motif du voyage.

— Mais comment peut-il être ironique et représentatif en même temps?

— Eh bien, elle peut représenter le motif tout en illustrant ce qui se produirait si le voyage n'avait pas lieu, ce qui désignerait la raison de ce dit voyage.

— Et pour ce qui est de la proximité?

— La pièce doit probablement se trouver ici, dans la maison.

— Mais... je ne comprends pas. Comment pouvons-nous trouver ici une pièce représentative de la peur...et du désespoir?

— C'est en effet ardu à représenter comme motivations... Mais s'il ne s'agissait pas des vôtres? Après tout, nous sommes deux à faire ce voyage...

— Vos motivations? Quelles sont-elles?

— Je crois que ce serait trop long à expliquer et le temps, je le crains, est de loin la chose dont nous manquons le plus.

— La nuit est encore jeune, Azaey... si vos motivations sont la clef, vous devez m'en faire part.

— Je suppose que je n'ai point d'autre choix, mais je crains qu'une fois le secret révélé, vous ne vouliez plus même m'adresser la parole.

— Comment pourrais-je? Vous êtes mon seul espoir!

Il se redressa, me fixant droit dans les yeux d'un regard étincelant.

— Et je crois que même si je devais être vôtre pour toujours, je le serais avec joie, car je serais enfin libre.

— En fait, vous n'êtes pas si loin du compte.

Il sembla interloqué.

— Que voulez-vous dire?

— Dès que je vous ai vu, j'ai su que je ne pourrais jamais agir avec vous comme avec les autres garçons. Vous étiez si différent, si merveilleux, ...si parfait. Quand vous m'avez parlé de mariage, j'espérais ardemment que ce soit le nôtre, hélas...

— Est-ce vrai? Parlez-vous sérieusement?

— Oui... je regrette...

Il glissa sa main dans la mienne.

— Vous n'avez pas à regretter. Ce n'est point une chose que l'on décide... je vous aime aussi.

— Est-ce vraiment cela l'amour?

— J'ose le croire...

— Dans ce cas... quel endroit de la maison pourrait le plus logiquement représenter l'amour?

— La chambre, de toute évidence.

— C'est aussi ce que je crois.

— Mais où est l'ironie?

— Laissez-moi réfléchir...si nous ne faisons pas ce voyage, vous épouserez ma mère. Ainsi, à quel endroit vous retrouverez-vous lors de la nuit de noce?

Il grimaça, ne semblant pas comprendre le sens de mon raisonnement, puis ses yeux s'illuminèrent.

— La chambre de votre mère! ...bien sûr...

— Exactement. Nous avons nos trois critères, ne manque plus que l'acte pour sceller.

Il me fit un sourire entendu.

— Je crois avoir une idée.

Je lui rendis son sourire. Nous nous glissâmes dans la chambre de ma mère, soit la pièce adjacente à la mienne. Retenant notre souffle et espérant que Mereditha ne s'éveille pas, nous nous dirigeâmes derrière le rideau qui nous cacherait à sa vue si elle devait éventuellement se lever.

Je me remémorai l'une après l'autre les trois conditions comme pour valider qu'elles étaient bien toutes remplies. Enfin rassurée, je soupirai, fermant les yeux. Il s'approcha de moi, posa ses mains sur mes épaules et plaqua ses lèvres entrouvertes contre les miennes.

Pendant que nous nous embrassions, une lumière, un éclair bleu jaillit d'on ne sait où, nous enveloppa, traversant nos paupières closes.

— Azaey... puis-je entrer?

La voix de ma mère me parvint quelque peu embrumée par le sommeil.

— Oui, mère...

Elle entra tandis que je tentais d'ouvrir les yeux.

— Réveille-toi Azaey, n'oublies-tu pas que c'est aujourd'hui ta première rencontre avec le comte Anayïs de Courchesnes?

Le sommeil me quitta promptement et, en me levant, j'eus l'impression de flotter. Je demeurai pensive un moment, espérant que mon futur fiancé serait aussi merveilleux qu'il l'était dans mon rêve.

 

Hemmy Côté