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Un enquêteur particulier

Esteban Paradis

-Par une nuit douce d’automne, je me promenais dans la ville pour passer le temps. J’habitais une belle petite cité, les gens y étaient amicaux, chaleureux et accueillants. Cela faisait deux ans que j’étais arrivé et je ne la connaissais pas encore bien. Il y avait encore beaucoup d’endroits que je n’avais pas visités et plusieurs personnes que je n’avais pas rencontrées.

-En passant par une ruelle particulièrement sombre pour revenir chez moi, j’ai entendu d’épouvantables cris. Je me suis approché discrètement et, caché derrière une grosse poubelle nauséabonde, j’ai observé la scène avec intérêt : un individu habillé en noir, portant une cagoule et armé d’un long couteau pointu menaçait un homme.

-Quelqu’un d’autre que moi aurait tenté d’empêcher un horrible meurtre, mais je ne pouvais rien contre un homme qui tenait un couteau. Je n’avais aucun moyen d’appeler la police, pas de cellulaire, pas de cabine téléphonique, personne autour. En plus, ils ne pourraient pas empêcher quoi que ce soit, ils arriveraient certainement trop tard.

-L’individu armé demandait :
-– As-tu l’argent?
-– Non, mais dans deux jours je serai capable de payer tout ce que je dois à Benato. Je le jure! Fais-moi confiance! Dit-il d’une voix désespérée.
-– Désolé, mais depuis une semaine déjà, le patron attend son argent et tu connais le sort qui est réservé à ceux qui ne paient pas à temps, dit le bandit avec un accent qui laissait deviner qu’il ne venait pas d’ici.

-Le bandit avança tranquillement vers sa future victime. Le pauvre homme tomba sur le sol, puis il se mit à reculer en rampant pour ensuite arriver dos au mur.

-Je voulais... je devais empêcher cela, mais j’ignorais comment faire. Alors que j’allais m’approcher un peu pour mieux observer la scène, je fis malencontreusement tomber une cannette qui roula plus loin dans un bruit d’enfer.

-Celui que je considérais déjà comme un assassin fit un bond nerveux avant de se tourner vers moi pour essayer de voir ce qui se passait. L’obscurité me protégea. Mais ces quelques secondes me parurent interminables; un homme armé d’un poignard à la Rambo semblait prêt à massacrer tout témoin de la scène et j’étais à peine à quelques mètres.

-Un autre bruit, derrière lui, le fit revenir à ses envies de meurtre. Sa cible était en train de s’échapper grâce à la diversion que j’avais faite. L’homme lança son couteau et atteignit sa victime à la cuisse. Un long hurlement précéda la chute du pitoyable bonhomme. L’agresseur marcha jusqu’à l’homme écroulé, retira le couteau en tournant le fer dans la plaie, provoquant d’autres cris déchirants. Il poignarda ensuite à plusieurs reprises le malheureux endetté, je n’étais pas bien placé pour compter le nombre de coups.

-Le meurtrier s’éloigna rapidement du corps gémissant. Il courait dans ma direction. Rendu à ma hauteur, il regarda derrière la poubelle où je me cachais. Nos regards se croisèrent. Mon cœur rata un battement, mais je ne sais pas pourquoi, il poursuivit sa course et sortit de mon champ de vision.

-Je quittai la ruelle à mon tour et me dirigeai vers l’endroit où se tenaient mes amis. Rendu là, j’entrepris une conversation avec l’un d’eux.
-– Je viens d’être témoin d’un meurtre, c’était horrible! Je n’ai rien pu faire pour sauver la victime, c’est bien malheureux.
-– Pourquoi es-tu venu ici? Tu devrais être là-bas en train de donner des pistes aux policiers ou même tenter de résoudre l’enquête toi-même, me répondit-il sur un ton brusque.
-– Tu as raison! Si je n’ai pas pu empêcher la mort de cet homme, je devrais le venger en trouvant le coupable... même si je risque de me faire tuer à mon tour par cet assassin.
-– Comme je te connais, tu auras suffisamment de chance pour ne pas mourir. Je le sais, car tu es très chanceux dans la vie. En plus, tu es très intelligent.
-– Bon... ouais... je pars maintenant. Avec un peu de chance, j’aurai démasqué le meurtrier avant le lever du jour.

-Je quittai donc mon copain pour aller sur le lieu du crime. Après quelques minutes, j’arrivai enfin. Des policiers étaient déjà là. Je restai un peu à l’écart de toute cette agitation. Je voyais bien qu’ils transportaient le corps dans une ambulance. Alors, il n’était peut-être pas encore mort.

-L’ambulance prit la direction de l’hôpital. J’entendis pendant longtemps la sirène du véhicule médical, car je possédais une excellente ouïe. Je ne disposais pas d’une voiture, alors j’ai dû marcher assez longtemps pour m’y rendre. Une fois sur place, j’essayai d’entrer par la porte à ouverture électronique. Je fus offusqué de voir qu’elle ne s’ouvrait pas. Je fis plusieurs mouvements, mais elle resta obstinément fermée. Je savais que j’étais petit, mais pas au point de me faire ignorer par un mécanisme comme celui-là. Je dus attendre que quelqu’un d’autre entre pour pouvoir entrer à mon tour. J’espérais entendre ce qui se disait à propos de cette personne, mais tout de suite après avoir franchi le seuil, des gardiens de sécurité me firent sortir comme si j’étais un chien qui se serait introduit dans l’hôpital.

-Je ne savais pas où je devais aller pour que mon enquête puisse continuer. Soudain, je me suis souvenu que l’homme qui s’était fait attaquer avait prononcé le nom de Benato. Ce nom sonnait italien ou espagnol. Je venais de trouver une piste qui pourrait m’aider. Je continuai de réfléchir en me demandant si Benato était un prénom ou un nom. Est-ce que l’homme de main était déjà parti faire son rapport, avait-il quitté la ville, traînait-il encore dans le coin? Comment le retrouver? Qu’est-ce que je mange pour souper?

-Je laissai mon instinct me guider. Puis je pris la direction de la partie sud de la ville. En pénétrant dans une ruelle, j’ai vu un couteau sous un conteneur à ordure. J’examinai l’arme sans y toucher pour ne pas laisser de traces. La lame était très longue, d’une teinte grise, la partie non tranchante possédait des dents et il y avait une courbe comme les couteaux que l’on trouve en Europe. En plus de cela, je pus lire près de la garde : « Made in Spain ».

-Peut-être que cela ne voulait rien dire, mais je sentais que j’étais sur la bonne piste. En réfléchissant un peu, je me suis souvenu que des Espagnols étaient arrivés en ville, il y avait de cela trois semaines... à peu près. C’était sûrement dans ce coin-là que le meurtrier a dû aller après avoir commis son méfait.

-Pour l’instant, le criminel ne possédait pas de mobile, pensais-je. Mais à l’entendre parler de Benato, il doit sûrement s’agir d’un problème d’argent.

-Personnellement, je n’ai jamais compris le principe du fonctionnement de l’argent, ces bouts de papier de couleurs différentes, ces pièces de grosseurs et de couleurs diverses que l’on échange contre des objets, ou des services, ou autres choses similaires... n’importe quoi. Le monde vivrait sûrement mieux sans tout cet argent qui traine partout.

-Je reviens de mes réflexions sur l’argent pour me concentrer sur ce meurtre crapuleux.

-Pourquoi l’homme devait-il de l’argent? Est-ce que c’était une histoire de drogue? Toutes ces questions sans réponses.

-Je ne me rappelais plus où se trouvait la maison de cet Espagnol. Soudain, j’aperçu un passant qui venait vers moi, j’essayai de lui demander s’il savait où se trouvait la maison du gars que je cherchais. Mais il continua sa route sans s’occuper de moi. J’ai tenté tout ce que je pouvais pour qu’il me réponde, mais rien à faire. Il m’a même repoussé.

-Je le laissai partir tranquillement. J’étais quand même habitué à tant d’incompréhension.

-Ensuite, j’ai pris la direction de l’endroit où j’avais vu mon ami plus tôt. Cela me prit quelques longues minutes pour m’y rendre. Heureusement, il était là. En plus, trois autres de mes copains étaient apparus alors que j’entrais dans sa demeure pas très luxueuse. À vrai dire, Mike, c’est son prénom, vivait dans une boîte en carton comme quelques autres sans-abri de la ville. Moi, je vis dans une belle et grande maison.

-Je pris la parole en premier. Je suis en quelque sorte le chef de bande :
-– J’ai une question très importante à te poser Mike, et aux autres aussi.
-– Vas-y!
-– Savez-vous où se trouve la maison des Espagnols qui ont emménagés il n’y a pas si longtemps?
-– Pourquoi veux-tu le savoir? Me demanda Mike qui n’arrivait jamais à faire le lien avec quoi que ce soit.
-– C’est le meurtre dont je t’avais parlé plus tôt aujourd’hui. Eh bien, j’ai trouvé un premier suspect et il habiterait là. Par contre, là où cela se corse, c’est que je ne me rappelle plus où ils habitent.
-– Oui, je me souviens d’eux. Ils avaient trois énooormes chiens et un jour que j’allais leur rendre visite, l’un d’eux a tenté de m’attaquer. Ils auraient pu me dévorer en un instant, mais j’ai réussi à me libérer, à m’enfuir, dit Mike qui frissonna seulement à imaginer cette scène.
-– Il faut dire que si leurs maîtres n’étaient pas intervenus, tu ne serais plus là pour en parler, dit un autre de mes amis.

-Je repris, impatient.
-– Oui, c’est très bien cela, mais dis-moi, où est-ce que je peux trouver celui que je cherche.
-– Oui! Oui! Oui! Je vais te le dire, pas la peine de t’énerver! Tu dois tourner à gauche après la sortie de la ville; au sud, crois-moi, tu ne peux pas la manquer. Elle est toute jaune avec un toit de tuiles rouges et, même en pleine nuit, tu peux la voir. Elle est hiiiideuse.
-– Merci de me venir en aide, j’ai essayé de m’informer à un passant, mais il m’a ignoré.
-– Moi aussi, ils m’ignorent souvent, marmonna Mike.

-Je repris donc mon enquête et me suis dirigé vers le sud. Je savais où se situait cette direction parce qu’à mon arrivée dans la cité j’ai perdu une journée complète avec Mike à tenter de la trouver avec l’aide du soleil.

-En pleine ville, il y avait de l’éclairage, mais là, comme je venais de quitter le centre de la ville, il n’y avait plus de lampadaire pour éclairer mes pas. Je ne voyais pas très bien dans le noir, alors il m’a fallu un peu plus de temps que prévu pour me rendre à ma destination.

-Mike n’avait pas menti, même en pleine nuit, les couleurs anormales de cette maison se voyaient très bien. De plus, les lumières, à l’intérieur, étaient encore allumées à cette heure tardive.

-Je m’approchai discrètement de la demeure et regardai par une fenêtre. J’observai les lieux avec intérêt. Des dobermans dormaient, la tête entre leurs pattes, devant le foyer pendant que deux hommes discutaient. Malgré l’épaisseur de la vitre, je pus entendre :
-– Donc, ce drogué n’avait pas un rond sur lui. Il aurait pu nous aider à lancer notre petite entreprise de drogue.
-– Désolé Benato, je n’ai pas eu le temps de vérifier s’il possédait de l’argent, mais je peux t’affirmer qu’il est bel et bien mort.

-Bon, je venais de découvrir qui avait tué cet homme et pour quelle raison il avait été assassiné. Je m’éloignais rapidement en réfléchissant encore un peu à tout cela et en me félicitant de mon intelligence.

-– C’est triste que je ne puisse pas aider la police dans cette affaire, après tout, je ne suis qu’un chat.

 

Esteban Paradis