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Camping Sauvage

Sébastien Bolduc

     L'autobus démarra, quatorze garçons bruyants à son bord, des élèves de cinquième et sixième année. Marc fit un signe de la main à ses parents par la vitre arrière et se glissa entre ses deux amis, André et Stéphane.

     - Vous rendez-vous compte? dit André. Monsieur Paul nous emmène bel et bien en randonnée!
 
     Marc et Stéphane approuvèrent d'un signe de tête et les trois garçons regardèrent le remplaçant de leur professeur habituel, qui était assis en avant de l'autobus.
 
     Monsieur Paul venait tout juste de commencer à enseigner à leur école et il n'était pas très aimé de tous, jusqu'à aujourd'hui. Il était presque chauve et des cheveux tirant sur le gris garnissaient la base de son crâne. Une petite barbe amicale trônait autour de sa bouche. Son ventre énorme semblait toujours vouloir s'échapper de sous sa chemise. Il portait des lunettes noires en plastique épais et l'un des garçons l'avait vu, un jour, fumer la pipe. Jamais il ne riait ni ne plaisantait en classe. En fait, il ne parlait que des matières primaires qu'il devait enseigner et il se tenait à l'écart lorsqu'il était surveillant à la salle à dîner.
 
     Le voyage dura toute la matinée. Au cours de l'après-midi, ils s'arrêtèrent sur un petit terrain de stationnement aménagé très loin dans la forêt. L'enseignant fit alors descendre les garçons de l'autobus.
 
     - Nous suivons ce sentier sur un peu plus d'un kilomètre, leur expliqua-t-il pendant qu'ils dévoraient leur casse-croûte. Ensuite, à la bifurcation, nous monterons le sentier jusqu'au campement.
 
     Lorsque tout le monde fut prêt, le groupe se mit en route.
   
     Ils arrivèrent un peu plus tard à un petit lac, bordé d'un côté par une prairie dont l'herbe était parsemée de fleurs blanches. Le reste du lac était entouré de pins.
 
     Monsieur Paul guida les élèves jusqu'à la prairie où ils se débarrassèrent avec joie de leur sac à dos.
 
    - Avant que l'un ou l'autre parte à l'aventure, annonça-t-il, je veux que vous dressiez vos tentes. Nous ramasserons ensuite du bois pour le feu et préparerons le repas.
 
     Marc et les autres garçons grognèrent un peu, mais le remplaçant insista.
 
     Alors qu'ils déroulaient les tentes et triaient les piquets et les cordes, ils perçurent un léger bruit de sabots. Quelques instants après, un homme apparut, de derrière les arbres, à dos de cheval. Il vit les enfants et se dirigea vers eux.
 
     Grand et mince, il était plus jeune que Paul et arborait un sourire sympathique. Il portait un jean et une chemise en flanelle verte avec, sur la manche, un écusson du ministère des Ressources naturelles. Il avait repoussé, à l'arrière de sa tête, son chapeau de cow-boy.
 
     - Salut les jeunes! leur dit-il en faisant un signe de la main.
 
     - Qui êtes-vous? lui demanda le remplaçant en s'avançant.
 
     - Je suis Dan, un garde forestier. Et vous, vous êtes le responsable du groupe?
 
     Monsieur Paul acquiesça d'un signe de tête.
 
     Entre temps, presque tous les garçons s'étaient massés autour du visiteur et caressaient son cheval.
 
     - Bon. Si vous avez besoin de quelque chose, mon poste se trouve là-haut, près du sentier.
 
     Il indiquait l'autre côté du lac, où un sentier longeait un étroit passage qui s'élevait dans la montagne.
 
     - J'ai installé un poste de surveillance des incendies là-bas.
 
     - Monsieur, est-ce une arme? demanda Stéphane en pointant du doigt un engin noir d'allure futuriste qui dépassait d'une sacoche sur la selle.
 
     - En quelque sorte, oui, dit le garde en riant.
 
     Il fouilla dans le sac et en sortit un objet étrange.
 
     - C'est une arbalète. Comme tu peux le voir, c'est légèrement différent d'un arc. Les arbalètes ont été inventées environ 400 ans après l'arc et les flèches. Il s'agit, en fait, d'un arc posé sur un fût et une crosse comme ceux d'un fusil.
 
     Il plongea la main dans la sacoche et en tira un objet semblable à une flèche, mais plus petit, et dont le bout était pointu au lieu d'être en forme de triangle.
 
     - On utilise une flèche spéciale appelée « carreau ». On la glisse dans cette rainure, sur le dessus de la crosse.
 
     Il plaça le carreau sur l'arbalète.
 
     - On le braque alors comme un fusil et on appuie sur la gâchette.
 
     - Jusqu'à quelle distance pouvez-vous tirer? lui demanda un élève.
 
     - Entre cent et deux cents mètres environ.
 
     - Montrez-nous! crièrent les garçons.
 
     - Il ne peut pas. Il ne tient pas à gaspiller ses carreaux sur les arbres et les rochers. Il risquerait aussi de blesser un animal, déclara l'enseignant.
     Le cavalier rangea l'arme à ces mots et saisit les rênes de sa monture.
 
     - Faites attention à vous, les gars, et amusez-vous bien!
 
     Après un souper composé de hot-dogs et de salade, monsieur Paul leur fit laver la vaisselle. La nuit tombait et il était trop tard pour aller explorer. Le remplaçant préparait le feu de camp : les enfants feraient griller des guimauves tout en se racontant des histoires effrayantes.
 
     Ils s'installèrent autour du feu et continuèrent à parler avec agitation de Dan et de son arbalète. Puis, au grand étonnement de tous, Paul les interrompit.
 
     - Connaissez-vous l'histoire des frères Sayeur? demanda-t-il tout à coup.
 
     Ils secouèrent tous la tête.
 
     - Frédéric, Pascal et Daniel étaient frères, commença-t-il. Un jour, Frédéric vint se promener de l'autre bord du lac et il aperçut quelque chose qui dépassait du sol. Cela ressemblait vaguement à un tronc d'arbre mort, dans l'obscurité du crépuscule. Il se mit à creuser pour avoir le cœur net. Il creusa et creusa, mais, soudain, il recula... horrifié. C'était une tête! Une vieille tête d'indien momifiée! Il réalisa alors qu'il se trouvait dans un ancien cimetière indien. Les Indiens, voyez-vous, parcouraient les montagnes où nous sommes bien avant l'arrivée de l'homme blanc.
 
     Marc constata avec surprise que son professeur était excellent conteur d'histoires. Tous les garçons gardaient le silence, écoutant attentivement comment la momie avait été déterrée, puis emportée jusqu'à leur forteresse secrète. Et comment elle ressuscita pour tuer Frédéric.
 
     - Les deux jeunes frères, Daniel et Pascal, tentèrent de s'enfuir, continua l'enseignant. Mais le mort-vivant s'empara de Pascal et l'éleva au dessus du sol. Le jeune homme se débattit de toutes ses forces, mais ne put se dégager. Sous les yeux traumatisés de Daniel, la créature commença à resserrer son énorme main sur la gorge de sa victime. Son frère descendit la montagne en hurlant de tous ses poumons. Il réussit à s'échapper, mais ignora ce qu'était devenu le zombie. Il n'est plus jamais revenu ici.
 
     Marc frissonna. Monsieur Paul leur avait raconté une histoire sensationnelle! Les autres garçons semblaient aussi fascinés que lui.
 
     Le conteur les regarda et sourit.
 
     - Bon, les jeunes, dit-il en se levant, il est l'heure d'aller se coucher.
 
     Il les observa pendant qu'ils se préparaient.
 
     - Et n'allez pas vous balader au beau milieu de la nuit! ajouta-t-il en guise d'avertissement comme ils se glissaient sous leurs tentes.
 
     Le lendemain matin, il faisait beau et chaud. Lorsque Marc eut fini de s'habiller, plusieurs camarades étaient debout. Paul avait déjà allumé un feu et servait le déjeuner.
 
     - Marc, dit-il, peux-tu aller réveiller Philippe, s'il te plaît? Dis-lui qu'il risque de ne pas avoir de déjeuner s'il ne se dépêche pas.
 
     Marc se dirigea vers la tente et souleva la toile.
 
     - Monsieur Paul! Il n'est pas là! cria-t-il en se tournant vers les autres.
 
     Le cuisinier du matin se leva et s'approcha, suivi du reste du groupe. Le sac de couchage de Philippe était ouvert, mais il n'y avait aucune trace de l'enfant.
 
     Le professeur balaya la clairière du regard et appela :
 
     - Philippe! Philippe!
 
     Tous les autres élèves se mirent, eux aussi, à appeler le disparu. Mais il n'y eut pas de réponse.
 
     Paul se tourna vers ses étudiants.
 
     - Bon. Allez laver vos assiettes, nous nous séparerons ensuite en groupes de deux.
 
     Ils firent la vaisselle en silence, et se jumelèrent à un coéquipier pour former des groupes.
 
     Un garçon, Stéphane, resta seul.
 
     - Stéphane, tu restes avec moi, dit calmement le remplaçant. Que tous les autres cherchent Philippe autour du lac. Si vous le trouvez et s'il est blessé, l'un d'entre vous reste auprès de lui, et l'autre revient ici me chercher. C'est compris?
 
     Toute la classe hocha la tête.
 
     - Surtout, ne vous éloignez pas trop, les mit-il en garde. Observez bien dans quelle direction vous allez pour retrouver le chemin du campement.
 
     Marc et André se dirigèrent de l'autre côté du lac. Après avoir cherché pendant plus d'une heure, sans succès, ils retournèrent au campement. Le professeur et les autres garçons étaient tous là. Mais aucune trace de Philippe.
 
     - Hé, monsieur Paul! Où est Stéphane? demanda André.
 
     Paul le dévisagea d'un regard étrange.
 
     - Il est parti vous rejoindre, toi et Marc. Il n'est pas avec vous?
 
     André et Marc se regardèrent le visage remplit d'inquiétude. Puis ils secouèrent lentement la tête au remplaçant. Marc sentit un frisson le parcourir. Les autres gamins du groupe restèrent silencieux. Un d'entre eux leva alors doucement la main.
 
     - Monsieur Paul, croyez-vous qu'il lui soit arrivé malheur?
 
     C'était exactement ce à quoi Marc pensait.
 
     - Que crois-tu donc? Qu'un monstre l'a dévoré? le taquina André en riant nerveusement.
 
     Puis toute la classe se mit à s'agiter et à se parler de plus en plus fort, la panique était en train de tous les envahir. L'enseignant leva brusquement sa main.
 
     - Calmez-vous bon sang!
 
     Puis, se tournant vers André :
 
     - C'est une très bonne question. Mais comme je n'en suis pas sûr, je vous demande à tous de rester ici pendant que j'irai jusqu'au poste du garde forestier demander de l'aide par radio.
 
     Il fixa chacun des membres du groupe.
 
     - Restez ensemble, compris? Je devrais être de retour d'ici deux heures.
 
     Ils hochèrent tous la tête, dans un calme plutôt tendu.
 
     Paul prit un petit sac à dos et se mit en route. Dès qu'il fut hors de vue, les commentaires allèrent bon train.
 
     - Je me fiche de ce que vous pensez, les gars, dit un premier en élevant la voix. Mais c'est étrange.
 
     - Oh, arrête! lui répondit un second. Philippe est probablement tombé en bas de la montagne!
 
     - Mais... et Stéphane? demanda André.
 
     - Qui sait, répondit un autre. Il est peut-être allé voir le garde forestier. Et s'est perdu!
 
     - Perdu? hurla Marc. Comment pourrait-on se perdre en faisant le tour du lac?
 
     - Qu'est-il arrivé alors? hurla le plus jeune, à son tour.
 
     Tous les garçons se mirent à parler ensemble. La voix de Karl, le plus grand de la classe, vint les interrompre.
 
     - Et si c'était le prof, le responsable? avança-t-il.
 
     Marc se ferma les yeux d'un coup : il souhaitait que cette question n'eût jamais été posée. Tous les élèves fixèrent Karl.
 
     - Pourquoi pas? continua ce dernier. Avez-vous remarqué son regard lorsque que Marc  lui a annoncé que la tente de Phil était vide? Il n'était même pas surpris!
 
     Il lança un regard autour de lui.
 
     - Il n'est peut-être même pas allé au poste de garde. Il est sans doute quelques part, en train de nous surveiller.
 
     - C'est impossible! s'écria Marc. C'est ridicule! Monsieur Paul est un professeur!
 
     - Ah oui? Et depuis combien de temps? demanda le bras droit de Karl. Il n'est à l'école que depuis deux semaines. Il peut être n'importe qui!
 
     - C'est vrai, acquiesça André en se tournant vers son meilleur ami. Rappelle-toi. Stéphane pensait qu'il n'était pas du genre à vouloir camper. À moins, ajouta-t-il frénétiquement, à moins qu'il soit venu ici dans un autre but que celui de camper.
 
     Marc secoua violemment la tête. Ses compagnons émettaient de solides hypothèses, mais il n'arrivait toujours pas y croire.
 
     - Et pourquoi aurait-il attendu jusqu'à maintenant pour tuer l'un d'entre nous? Interrogea le même cadet.
 
     Marc fut soulagé d'entendre quelqu'un prendre la défense du remplaçant.
 
     - Et pourquoi de cette façon? continua-t-il. Si, à notre retour deux gars ont disparu, l'école sera envahie de policiers!
 
     - Qui a dit que nous retournerons tous chez nous? ajouta Karl. Peut-être qu'aucun d'entre nous ne partira d'ici vivant. Et le vieux se présentera tranquillement dans une autre école.
 
     Marc ne savait plus qui croire, s'il devait rire, hurler ou pleurer. Il respirait avec difficulté et sentait une sueur froide couler le long de son dos. Il jeta un coup d'œil autour de lui.
 
     - Que faisons-nous alors? demanda-t-il.
 
     Comme personne ne répondait, il continua :
 
     - Nous partons? Et si ce n'est pas monsieur Paul, qu'arrivera-t-il? Que se passera-t-il s'il revient avec le garde forestier? Et si Stéphane revient et voit qu'il n'y a plus personne, que fera-t-il?
 
     - Mais si c'est bien Paul, le responsable de ces disparitions? ajouta un autre copain de Karl. Allons-nous rester assis là, à attendre qu'il nous fasse disparaître, nous aussi?
 
     L'air vibra de nouveau. Chacun des enfants y allait de sa propre déduction. André entraîna Marc à l'écart.
 
     - Marc, que se passe-t-il réellement, d'après toi?
 
     - Je... je ne sais pas. Monsieur Paul nous a conduits jusqu'ici.
 
     Marc observa ses amis. Ils paraissaient tous effrayés. Certains étaient sur le point de pleurer, et lui-même avait la gorge serrée. Il se tourna vers André et chuchota :
 
    - Crois-tu que nous devrions aller nous-mêmes jusqu'au poste du garde forestier?
 
     André le dévisagea.
 
     - Es-tu devenu fou? T'es sérieux?
 
     - Que pouvons-nous faire d'autre? En y allant tous les deux, tout devrait bien se passer.
 
     André réfléchit, puis poussa un grand soupir.
 
     - D'accord. Allons-y.
 
     Ils annoncèrent aux autres leur intention de se rendre jusqu'au poste de garde. Un grand silence suivit, mais personne ne proposa de les accompagner.
 
     - L'un de vous sait-il au moins comment y aller? demanda Karl.
 
     - Le garde forestier a dit de remonter le sentier jusqu'au bout du lac, répondit Marc. Je suppose que nous n'avons qu'à suivre ce sentier.
 
     Les deux jeunes se mirent en route. Ils contournèrent le lac, puis, André en tête, ils commencèrent à grimper.
 
     Le long du sentier, les arbres étaient hauts et touffus et le soleil de l'après-midi filtrait à peine entre les aiguilles des pins. Ils marchaient en silence. Marc passait son temps à tourner la tête d'un côté puis de l'autre, essayant de voir dans toutes les directions à la fois.
 
     - Le poste est-il encore très loin? demanda-t-il au bout d'un moment.
 
     - Je ne sais pas, haleta André. Il voulait peut-être dire que ce n'était pas loin à dos de cheval.
 
     Marc leva les yeux vers le ciel.
 
     - J'espère simplement que nous le trouverons avant la nuit.
 
     - Et si nous ne le trouvons pas? s'inquiéta André. Et si nous en sommes encore loin et que Paul nous suit depuis notre départ?
 
     - Tais-toi! siffla son compagnon. Je pense...
 
     André ne sut jamais à quoi pensait Marc, car, à cet instant, ils perçurent un bruit. Ils tendirent l'oreille...
 
     Le même son se fit entendre de nouveau. Quelqu'un, ou quelque chose, descendait le sentier! De plus, la lumière du soleil semble se fondre dans le ton orangé du ciel, la nuit approche à grands pas.
 
     Les deux garçons restèrent immobiles pendant un moment, paralysés par la peur. Puis, presque en même temps, ils coururent se cacher derrière les buissons qui bordaient le chemin. Le bruit de pas se rapprochait. Depuis sa cachette, Marc jeta un coup d'œil vers André dont les yeux s'écarquillaient d'horreur. Son visage était inondé de larmes.
 
     Une forme surgit alors. Marc ressentit un tel soulagement qu'il crut qu'il allait s'évanouir. C'était le garde forestier! Les gamins sortirent de leur cachette et bondirent sur le chemin de terre. Dan s'arrêta, l'air étonné, son arbalète entre les mains, un sac à dos sur ses épaules.
 
     - Monsieur le garde! hurla presque Marc. Si vous saviez comme je suis content de vous v...
 
     Sa voix s'éteignit dans sa gorge, nouée par la peur, le regard braqué sur son badge, où il était inscrit Daniel Sayeur, le même nom que celui du survivant dans l'histoire raconté par monsieur Paul. Le garde se mit alors à sourire.
 
     - Hé! Marc, fit André derrière lui. Ça ressemble au sac du prof, non?
 
     La forêt toute entière semblait immobile tandis que Marc se mit à fixer la petite goutte de sang qui s'échappait de l'arbalète chargée et coulait vers le sol.

 

Sébastien Bolduc